Chef d’oeuvre de fin d’étude réalisé en 2011, le secrétaire mural “Eva” est une oeuvre unique aux multiples complexités et raffinements. 

Il combine l’utilisation de techniques classiques telles que l’assemblage  à queue d’aronde des tiroirs, des coulisses à sortie totale en bois massif, ou encore l’utilisation de placage d’acajou à des matériaux et approches modernes : le plateau est en verre trempé et des luminaires Leds subliment la chaleur du bois.

La fabrication du couvercle en bois massif et panneau de fibre fait appel à des procédés de mise en forme modernes, que l’on retrouve sur le cintrage contrecollé d’acajou massif  des piètements. 




Vous trouverez ci-dessous une présentation détaillée du projet, écrite en 2011 afin de présenter le projet au public français. 




Berlin, le 24/07/11 



Bonjour,


Je suis Valérian Papillier, ai terminé une formation d’ébéniste en Allemagne et souhaite témoigner dans cette page du processus de création du secrétaire Eva.

1. L’examen

Commençons par le début : pour valider leur formation, les apprentis d'Outre-Rhin doivent réaliser une œuvre de fin d'études ein Gesellenstück. Ils disposent d'une centaine d'heures et peuvent, selon leurs entreprises d'accueil, créer leurs propres dessins. Il leur faut cependant répondre aux exigences suivantes : incorporer au moins un tiroir de construction classique, une porte ou un abattant ainsi qu’une serrure.





Cela constitue l'achèvement de trois années de formation. J'ai cherché à utiliser la plupart des techniques apprises et d'autres que je ne connaissais pas encore. C'était, à mes yeux, une unique chance de m'accomplir dans l'ébénisterie et de m'affranchir de la demande marchande qui caractérise le quotidien pour se consacrer durant un mois à l'Art (Kunst).

Après de longs mois de réflexions concernant le design, j'ai commencé à dessiner une table adaptée aux besoins du XXIème siècle (en allemand menuisier se traduit par Tischler, qui provient du mot Tisch, le choix de la table était donc évident...).




Dans l'idéal quelque chose de petit, facile à transporter car répondant aux besoins d'intérieurs changeants et de plus en plus étroits, un espace à double fonction...

Donc, double fonction : l'abattant servant dans ce cas à ouvrir/fermer cette table  et permettant ainsi d'y placer les travaux en cours (feuilles, cahiers, ordinateur...) et de pouvoir séparer l'espace de travail de l'espace de détente : projet terminé, on éteint l'ordinateur, le replie et referme la table. Un autre usage peut alors se définir à travers cette surface (vide-poche, espace de décoration...).






Au cours des réflexions concernant la forme et l'architecture du meuble, la maxime d'Arthur Rimbaud "Il nous faut être absolument moderne"  m'est sans cesse revenue en tête : comment appliquer ce dictat à ce meuble ?


2 - Le design

Après avoir eu la chance de réaliser un stage de quelques semaines de formation en sculpture et tournerie à Château-Chinon, en Bourgogne (l'aubaine, pour un Français réalisant sa formation à Berlin...) et avoir pu échanger avec de nombreux jeunes Français, je me suis alors rendu compte que les Allemands étaient en avance par rapport à la modernité du design ou la fonctionnalité des meubles, tandis que l'enseignement français semblait se concentrer plus sur la maîtrise de techniques traditionnelles (par ex. sculpture, marqueterie) et/ou sur la création de meubles de style.





Cependant, derrière cet a priori modernité de l'apprentissage, se dessine aussi une certaine rigueur de l'esthétique depuis le XXème siècle, rigueur imposée (peut-être) depuis le mouvement Bauhaus au début du siècle (par exemple le nom de notre centre de formation : Marcel Breuer Schule...) et certainement aussi à travers les architectures impérialistes classiques, carrées et rigoureuses que les politiques historiques ont laissées derrière elles (pour prouver ce point, je vous invite à regarder les travaux d'Albert Speer ou, mieux encore, à voir la Karl Marx Allee dans l'est de Berlin...).







Le design des Gesellenstücke est donc régulièrement droit (gerade), l'enseignement du design au cours de la formation s'oriente vers la maîtrise des proportions (règle du nombre d'or, variantes du carré etc...), là où les jeunes Français s’entraînent plutôt à reproduire des courbes et ornements d'antan. Le design s'est alors affiné : il fallait casser les lignes, introduire la courbe, plus harmonieuse à l’œil, et d'autant plus difficile à réaliser dans le bois. Et, quitte à réaliser une table aux coins arrondis, pourquoi ne pas aussi réaliser l'arrondi dans les deux sens, réaliser une forme en 3 dimensions ?

Les proportions étant trouvées, 120 cm x 60 cm, la hauteur du stockage défini à 10 cm, le reste était donc assez simple à dessiner. L'idée était donc de réaliser cette sorte de "moule", d'un blanc immaculé à l'extérieur, et qui s'ouvrirait sur la chaleur d'un placage de bois exotique illuminé (acajou en l'occurence).






L'intérieur devait être entièrement en bois, il fallait réussir à plaquer les coins supérieurs, exercice très complexe, demandant de l'expérience (que je n'avais pas) et du temps (idem), puisque, afin de plaquer des courbes dans les règles de l'art, il faut réaliser une sous-couche, dont le fil du bois est perpendiculaire avec les couches supérieures. Il m'eût alors fallu une centaine d'heure juste pour le placage du couvercle supérieure... Idée alors rejetée : juste la partie basse sera plaquée.







Une des priorités que je me suis imposée dans la création de ce meuble (ou dans quelconque meuble) est de se comporter de manière écologique vis-à-vis du bois, du travail et des vernis. Un ébéniste se doit, à mes yeux, de s'économiser dans son ouvrage, c'est-à-dire de ne pas utiliser plus que ce dont il a besoin et, s'il le peut, s'astreindre au minimum autant dans l'outillage que dans le matériel. Pour ce meuble, je n'ai donc utilisé que des restes de différents bois (dans une menuiserie, les restes sont nombreux), et je suis heureux d'avoir pu sauver des pièces de merisier, frêne, pin et autres chênes des fours hivernaux allemands.

Cependant, il me faut souligner l'utilisation d'un certain volume de fond dur et vernis, malheureusement unique moyen trouvé/existant afin de réaliser une surface extérieure blanche, résistante et satinée. Les efforts fournis à ne pas acheter de bois disparaissant dans l'utilisation de laques chimiques, la solution eût été de réaliser le meuble seulement en bois massif et de l'huiler. Et non en utilisant un mélange de différentes essences et de panneaux médium...  Cependant, je n'avais pas encore maîtrisé toutes les techniques nécessaires à la réalisation de ces courbes en 3D, et l'avantage d'une surface laquée est la possibilité d'utiliser du bouche-pore/enduit afin d'obtenir une surface plane et corriger les erreurs. La prochaine fois ?

Enfin, je peux encore préciser que j'avais choisi de teinter et cirer toutes les parties en bois massifs, que j'ai pu récupérer de la cire d'abeille via un producteur local et confectionner ma propre mixture.






Donc le design de la table était terminé, il me restait à dessiner les pieds. Difficile, difficile... Ayant une forme arrondie, des pieds droits seraient inesthétiques, j'ai donc dessiné X variantes, et me suis finalement arrêté à ces courbes, émergeant du mur et soutenant le support. Là encore, merci à la Bourgogne et aux visites de nombreuses églises qui parsèment la région : là m'est venue l'idée d'incorporer l'arc-boutant, idée géniale s'il en est, qui résout de manière filigrane la question de la statique. Dans mon cas, ce serait en acajou, d'un diamètre calculé pour soutenir la moitié du poids de la table, l'autre moitié étant soutenu par un profil biseauté vissé au mur. Afin de réaliser la courbure à partir d'acajou massif, il a fallu découper des lamelles, les faire cuire plusieurs fois et les presser à la forme désirée (technique assez classique - XVIIIème ?).






3 - Fabrication

Le couvercle a été réalisé à partir de tasseaux soigneusement découpés et collés ensemble de manière à former des arcs de cercle. Une fois les arrondis réalisés, les arcs sont découpés en deux et forment alors les côtés de la table et de l'abattant. Les coins de ce même abattant sont réalisés en tournant un récipient (en hêtre, lui) qui sera découpé en quarts de sphère. Les coins inférieurs ont été façonnés à l'aide d'un complexe montage pour défonceuse. L'ensemble est cependant assez peu compliqué à réaliser : en effet, les techniques ont toutes été éprouvées depuis des siècles... La difficulté (facilité?) reste à les adapter aux outils modernes.

Par ailleurs, peu de choses sont vraiment difficiles à construire en bois, à partir du moment où on se laisse le temps et une certaine clarté d'esprit.







Voilà, je voulais faire part de ce travail, un des plus gros achèvements de ma vie, autant dans le travail de dessin et de conception fourni que dans la réalisation de l'objet. J'en ai pour l'instant récolté les fruits puisque ce meuble a reçu lors de l'exposition de fin d'études le second prix du jury et la seconde place du concours die Gute Form. Sur plus de deux cents meubles présents à l'exposition, c'est honnête.


Valérian Papillier, Berlin, le 24/07/11




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